Hubert Renard
(Les archives d'Hubert Renard)
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Blocnotes
n°7, hiver 1995, Ged Pechstein

HUBERT RENARD
L'oeuvre d'art et son regardeur

L'intervention Faire avec que Hubert Renard a présentée à la fin de sa résidence dans une épicerie du 20e arrondissement de Paris fait participer directement le regardeur dans la réalisation même de l'œuvre, désactivant ainsi la séparation si ténue entre art et spectateur, tout en interrogeant les fondamentaux que sont l'exposition et la critique. Intéressons-nous à cette caractéristique de la proposition, ce spectateur-acteur.
Le travail que Renard a réalisé pendant sa résidence consiste, dans un premier temps, en une récolte enregistrée de réflexions, pensées et réactions des clients du magasin, en réponse à la question : " Peut-on vendre de l'art dans une épicerie ? " C'est ce qui a servi de matériau pour la création sonore diffusée dans la cave de la boutique, transformée pour l'occasion en salle d'exposition. Dans un deuxième temps, il permet au public - différent, peut-être, des clients de l'épicerie - d'intervenir en direct sur la bande-son. On le voit bien, le regardeur, client de l'épicerie ou public d'une manifestation culturelle, est avant tout un acteur responsable. On pense ici aux démarches des années soixante, aux créations participatives, aux actions publiques, à l'art dans la rue, à la démocratisation de la culture. Mais aussi à la notion d'œuvre ouverte développée par Umberto Eco, qui fait apparaître l'idée d'un art en devenir, en processus de développement perpétuel. On peut considérer que le premier mouvement est social (interview d'une population, et tentative d'interprétation de cette enquête) et le second, de l'ordre de la responsabilité individuelle (une personne décide d'intervenir en public pour transformer, critiquer, participer à l'œuvre…).
Pourtant, Hubert Renard n'a pas renoncé à son rôle d'artiste créateur, et l'installation possède une véritable aura, un pouvoir poétique fort ; dans cet espace rendu à la lumière par ce jeu brillant d'ampoules suspendues, le mystérieux Escamobile semble avoir une vérité à nous dévoiler. Le regardeur redevient spectateur, succombant au plaisir de se laisser porter par ce que l'artiste nous donne à voir. Ce qui est remarquable dans ce dispositif, c'est bien ce micro sur son pied, mis à la disposition du public pour participer directement à la création sonore de l'artiste, faisant alors du regardeur non seulement un acteur, mais aussi un intermédiaire de l'œuvre, contribuant à sa réalisation au monde tout autant qu'à sa critique, à son commentaire, à sa médiation. Il fait l'œuvre tout en la rendant résistante à l'idée d'exposition.
Ce qui finalement posera le plus de questions, c'est le problème des limites de l'œuvre. Pour la sculpture (l'Escamobile) et pour l'installation (lumineuse et sonore), nous sommes dans des modes traditionnels d'exposition. Cependant, la participation du public sollicitée pendant toute la durée de l'accrochage, mais réellement effective le soir du (très festif !) vernissage, met en place une indétermination de l'œuvre, très clairement voulue par l'artiste, qui nous donne à penser qu'il ne s'agit pas ici véritablement d'une exposition. Proposons donc le mot " apposition ", le lieu et le moment où l'œuvre et le public se trouvent réunis afin de se manifester l'un à l'autre, l'un par l'autre. Hubert Renard invente une nouvelle relation au musée, au marché de l'art, à la culture. Peut-être une forme de plus du fameux musée imaginaire.

Ged Pechstein